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*Étonnement systémique et libertaire *Évaluations de l'actualité culturelle, artistique, politique, économique, sociale *Ouvertures vers la pensée non conformiste

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Éloge de la faute


Dans sa chronique parue dans Le Monde daté du 27 février, sous le titre Comme une difficulté d'être avec les mots, Laurent Grellsamer  relativise le poids de la faute d'orthographe dans le texte écrit. Il exprime sa compassion pour les cadres dirigeants prenant des leçons de bien écrire en cachette. Il nous incite à réfléchir sur le paradoxe qu'il y aurait à stigmatiser la faute du rédacteur et à absoudre la faute de l'orateur.
Ses remarques ne sont pas dénuées de finesse. Elles proposent une méditation : comment faire l'éloge de la faute tout en respectant vocabulaire et syntaxe ?

La pratique de la lecture de livres publiés de l'an 1650 à  nos jours, soit un laps d'environ 350 ans, m'aide à relativiser la notion de faute. Non seulement le référentiel a changé, typographie comprise, mais encore il y eut souvent conflits d'usage.
L'un des plus anciens livres de ma bibliothèque, héritage de ma grand'mère maternelle, nièce de Jules Gayraud, est daté de 1641, chez  Jean Berthelin, à Rouen. Il s'agit de Les Essais de Michel, seigneur de Montaigne. Ces 1031 pages feraient le désespoir d'un correcteur, et  le plus moyen des élèves de sixième, à supposer qu'il ait été formé à décoder un alphabet qui diffère un peu du nôtre, y releverait sans difficulté trois fautes par ligne.

Trente-huit années de vie en entreprise m'ont fourni en littérature grise. Si j'ai produit moi-même des milliers de pages, j'en ai lu bien plus encore. Ce flux de textes n'a pas réussi à me mithridatiser contre le poison de la cacographie. Je demeure, je le confesse, d'une sensibilité extrême à certains signes de désinvolture orthographique, ne pouvant décider s'ils manifestent l'élan du danseur ou la patauderie du balourd. 
Hier je lisais un papier dans lequel, dans deux phrases contiguës, étincelaient une confusion entre ces et ses et une permutation entre est et ait....Or d'autres vocables plus complexes figuraient dans ce texte sans manifester d'anomalie. Le rédacteur qui utilise le verbe être au lieu du verbe avoir, puis dans la foulée un possessif au lieu d'un démonstratif, n'est pas victime d'un caprice de la mémoire, de l'arbitraire d'une graphie ou d'une fâcheuse proximité de touches.  C'est du côté du raisonnement que cela se passe...

Je veux bien suivre Laurent Grellsamer quand il plaide pour plus de mansuétude, plus de tolérance pour les erreurs qu'engendrent le stress du clavier ou le poids des mauvaises habitudes verbales venant  déformer la rectitude orthographique. Mais lorsque je subodore un début de confusion mentale, ma susceptibilité langagière se réveille.

Que voulez-vous, ma bonne dame...tous ces jeunes qui n'apprennent plus la stylistique ni la rhétorique, ignorent les rudiments de l'analyse grammaticale traditionnelle, pour ne rien dire de l'analyse dite logique !
De mon temps, faire une version latine était un exercice impliquant quatre colonnes disposées de la gauche vers la droite :
-le texte d'origine, une phrase par ligne, avec repérage par soulignements conventionnels des éléments du discours, identifiés en usant des ressources offertes par la connaissance des conjuguaisons [*] , déclinaisons, et règles de construction, dont les fameuses questions de lieu et de temps ;
-puis le texte réassemblé dans la perspective d'une reconstruction dans une langue dont les principes sémantiques et grammaticaux ne sont pas les mêmes ;
-puis ensuite la traduction dite littérale, sans souci de l'élégance de la forme mais avec celui de la cohérence du fond et du respect du message d'origine ;
-et enfin la version adaptée au génie du français, polissant les rugosités, s'efforçant de concilier besoin de vérité et désir d'esthétique.

Le savoir-faire ainsi acquis était de plus tout à fait recyclable dans des matières offrant en apparence plus de degrés de liberté, comme la dissertation philosophique ou la démonstration mathématique.
Ce processus engendrait des ingénieurs aptes à s'exprimer, par écrit comme à l'oral,  de manière compréhensible et présentant tous les signes extérieurs de la dignité intellectuelle.

Crédits : merci à Aurel Ramat pour son travail sur les règles de la nouvelle orthographe.

[*] Ça m'est venu comme ça sous les doigts...Conjuguer, mais conjugaison, comme carguer et cargaison, blaguer et blagaison, ....Mais à la relecture le mot a mauvaise allure.



 
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